Diabète et dépression
Les études montrant une augmentation de l’incidence de dépression chez les personnes atteintes de diabète, ou l’association de la dépression avec une prise en charge du diabète de moins bonne qualité et une augmentation des complications du diabète, tout comme celles qui suggèrent que la dépression pourrait être un facteur de risque de développement d’un diabète de type 2 (DT2) s’accumulent.
« La relation entre dépression et diabète » (Diabetic Medicine, juin 2009) : Cette étude transversale, conduite dans le Comté du Hertfordshire, en Angleterre, a évalué les relations entre le score de dépression et d’anxiété (score Hospital Anxiety and Depression, HAD-D), le diabète et d’autres variables métaboliques (dont la glycémie et l’insulinémie à jeun et 30 et 120 min après charge orale de 75 g de glucose au cours d’une épreuve d’hyperglycémie provoquée par voie orale [HGPO]), chez 1 577 hommes et 1 418 femmes, âgés de 59 à 73 ans (âge moyen : 66 ans). Un diabète était connu chez 182 participants et un diabète a été diagnostiqué chez 249 personnes lors de l’étude, soit, au total, 14,6 % de personnes atteintes de diabète. Le score HAD-D a permis de classer 37 participants comme ayant une dépression « probable » et 124 comme ayant une dépression « possible ». Le diagnostic de dépression « probable » était associé à un risque de diabète 3,9 fois plus élevé chez les hommes et 51 % plus élevé chez les femmes, et à une prévalence de diabète plus élevée dans les deux sexes. Le fait que les patients soient traités ou non par antidépresseur ne modifiait pas le risque. Les auteurs concluent que cette étude conforte l’hypothèse selon laquelle la dépression est susceptible d’augmenter le risque de diabète, et qu’il est justifié que les médecins généralistes recherchent un diabète chez les personnes atteintes de dépression, et inversement une dépression chez les personnes atteintes de diabète.
« Dépression et augmentation de la mortalité chez les diabétiques : une cause inattendue de décès » (Annals of Family Medecine, septembre/octobre 2009) : Une étude prospective d’une cohorte de 4 184 personnes atteintes de DT2, d’un âge moyen de 64 ans, suivies par des médecins généralistes, dans l’État de Washington (Etats-Unis), a évalué la dépression (par le Patient Health Questionnaire, PHQ-9) lors de leur inclusion dans l’étude entre 2000 et 2002, et les a classé selon le résultat en « indemne de dépression », « dépression mineure » ou « dépression majeure ». Comme c’est habituellement le cas, les personnes diabétiques souffrant de dépression majeure étaient plus souvent des femmes, étaient un peu plus jeunes et traitées par insuline, et avaient un taux d’HbA1c plus élevé et davantage de co-morbidités médicales que les diabétiques indemnes de dépression ou avec dépression mineure. Il a été recherché s’il existait une corrélation avec les causes de décès, par l’étude du registre des décès de cet État jusqu’en 2007. Durant cette période, 428 (12,9 %) des sujets indemne de dépression sont décédés, 88 (17,8 %) de ceux souffrant d’une dépression majeure et 88 (17,8 %) de ceux souffrant d’une forme de dépression mineure. Les causes de décès ont été regroupées en maladie cardiovasculaire (42,7 % des décès), cancer (26,9 %) et autres causes (30,5 %), les plus fréquentes étant dans ce cas, les infections, une démence, une insuffisance rénale terminale et une maladie pulmonaire obstructive chronique. Après ajustement sur les différentes variables pouvant influencer le risque de décès (caractéristiques démographiques et cliniques, mode de vie), la présence d’une dépression majeure à l’inclusion était significativement associée à un risque plus élevé de décès de toute cause (risque augmenté de 52 %) et de mortalité de cause autre que cardiovasculaire ou cancer (risque x 2,15). Chez ceux qui souffraient d’une forme de dépression mineure à l’inclusion, les tendances étaient identiques, mais non significatives. La conclusion de l’étude, est qu’au-delà du risque augmenté bien connu de décès cardiovasculaire, les patients atteints de diabète, lorsqu’ils sont également atteints d’une dépression majeure, ont un risque de décès de toute cause substantiellement augmenté, reflétant peut-être une plus mauvaise hygiène de vie, une mauvaise adhérence au traitement du diabète, ou une prise en charge médicale insuffisante des autres maladies associées ou de la dépression elle-même.
« Dépression et augmentation des complications graves du diabète de type 2 » (Diabetes Care, février 2010) : Cette étude prospective, par le même groupe, a porté sur une cohorte de 4 623 personnes atteintes de DT2, suivis par des médecins généralistes, aux Etats-Unis, et a débuté en 2005-2007. Ils ont été suivis pendant 5 ans, jusque 2005-2007. Les maladies associées, les complications graves microvasculaires (cécité, insuffisance rénale chronique, mise en dialyse rénale et amputation) et macrovasculaires (infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral, revascularisation cardiovasculaire) liées au diabète et les causes de décès ont été analysées. Après ajustement sur divers critères (démographiques, cliniques, sévérité et prise en charge du diabète), la présence d’une dépression majeure était associée à un risque significativement augmenté de complications diabétiques graves, microvasculaires (de 36 %) et macrovasculaires (de 24 %) par comparaison aux patients DT2 indemnes de dépression. Cette étude, comme beaucoup d’autres, souligne l’association négative existante entre dépression et diabète, les patients souffrant de dépression ont un risque augmenté de développer un diabète et ses complications, et ceux qui sont atteint de diabète, notamment lorsqu’il existe des complications graves retentissant sur la qualité de vie, comme une atteinte de la vue ou une insuffisance rénale nécessitant la mise en dialyse, sont plus sujet à être atteint de dépression, ou à une aggravation de celle-ci lorsqu’elle existe au préalable.
« Etat dépressif et survenue d’un diabète : effet des caractéristiques de la dépression » (American Journal of Psychiatry, février 2010) : Les auteurs ont évalué si un état dépressif cliniquement significatif augmentait le risque de diabète. Cette étude prospective, Zaragoza Dementia and Depression Project, a été menée dans une large population représentative de 4 803 personnes, âgées de 55 ans et plus (âge moyen de 72-73 ans), tirées au sort (20,5 % de refus) parmi celles vivant à Saragosse (Espagne) lors du dernier recensement, soit finalement 3 521 sujets inclus après exclusion de l’étude des personnes déjà atteintes de diabète ou ayant une démence quel qu’en soit le type ; elle s’est déroulée en trois vagues successives : inclusion, puis interrogatoires détaillés 2,2 ans et 4,7 ans plus tard en moyenne. Différentes échelles et scores ont été utilisées pour caractériser les états dépressifs, ainsi que pour évaluer les facteurs de risque de diabète. A l’inclusion, 379 sujets ont été classés comme atteint de dépression, et 3 142 comme non atteint de dépression. Durant le suivi moyen de 4,7 ans, 163 cas de nouveaux diabète ont été diagnostiqués, 25 (6,6 % des sujets) chez ceux classés initialement comme atteint de dépression, et 138 (4,4 % des sujets) chez ceux non atteint de dépression ; l’incidence annuelle de nouveaux cas de diabète était plus élevée chez les sujets classés initialement atteint de dépression que chez ceux non atteint de dépression (19,7 cas/1 000 personnes par an vs 12,4 cas/1 000 personnes par an, respectivement). Le risque de développer un diabète chez les sujets atteint de dépression est apparu significativement augmenté (de 65 %) en cas de dépression, par comparaison aux sujets indemnes de dépression, même après ajustement sur les différents facteurs de risque de diabète. Le taux de diabète attribuable à la dépression a été estimé être de 6,9 %. Un risque accru de diabète est associé à certaines caractéristiques de dépression : dépression non sévère, dépression persistante, dépression non traitée. Par contre, un traitement par antidépresseur n’était pas associé à un risque accru de diabète. Les auteurs soulignent que ces caractéristiques de dépression, associées au risque accru de diabète, sont fréquemment présentes chez les personnes âgées ; il pourrait donc s’avérer utile de les dépister et/ou essayer de les prévenir, même s’il reste à démontrer si cela se traduirait par une réduction du risque de diabète dans cette population.
Docteur Jean-Pierre Sauvanet (Paris)
